Haltes routières

Thomas-Bernard Kenniff

​Le développement du réseau routier québécois vers la moitié du XXe siècle est un des projets marquant du Québec moderne. On peut y lire à la fois la modernisation de l’État par le développement de voies de communication plus rapides sur une grande partie de la province ainsi que la territorialisation même de cet État. Ce dernier se définit alors à même l’emprise sur le territoire que lui confère son réseau de mobilité. Depuis les années 1960, le développement du réseau routier va de pair avec l’assurance de services aux usagers de la route. La construction des haltes routières, des toilettes publiques, des aires de pique-nique, des belvédères et, plus récemment, des aires de service, constitue en soi un projet parallèle de couverture du territoire. Ce projet de recherche-création s'intéresse au réseau des haltes routières du Québec en tant qu'interface entre le corps social et l'appareil gouvernemental.

Extrait de l'article Séparations le long de l'autoroute transcanadienne publié dans Échelles, no.1, 2017:

Lorsqu’on s’arrête à une halte routière, où s’arrête-t-on, exactement ? Au Québec, le long de l’autoroute transcanadienne, de grands panneaux bruns, du brun des panneaux « attraits publics », nous indiquent l’accès à des espaces parallèles : toilette, table de pique-nique, conifère, café, téléphone, accessibilité universelle, eau potable (parfois). Les haltes n’affichent pas leurs noms ; noms administratifs qui font pourtant rêver : Halte des Hurons, Halte de L’Érable, Halte du Lac-à-la-Truite, Halte des Belles-Amours, Halte des Monadnocks. Ces noms pointent ailleurs, vers une géographie de l’invisible et de l’inconnu. Alors, où s’arrête-t-on, exactement? Ou, plus précisément, dans quoi s’arrête-t-on? Il y a bien, ici, un peu de nulle part? Et pourtant. S’arrêter dans une halte routière, c’est s’arrêter au cœur d’un agencement parmi lequel de multiples vecteurs identitaires glissent et se croisent. La halte routière révèle à ceux qui s’y intéressent ou s’y attardent, la forme de structures sociales, d’idéologies économiques, de distinctions sexuelles, d’expressions et de normes culturelles.